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Mort de Thomas Sankara : vingt-neuf ans après, les résultats de l’enquête se font attendre

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« Ce n’est plus seulement le Burkina Faso qui attend ce procès, mais le monde entier, et particulièrement la jeunesse africaine. » Vingt-neuf ans après l’assassinat du capitaine Thomas Sankara et de ses douze compagnons dans des circonstances qui demeurent mystérieuses, Me Bénéwendé Sankara, l’un des avocats de la famille de Thomas Sankara, ne lâche rien. « L’essentiel pour notre peuple, c’est la manifestation de la vérité, tôt ou tard », déclare-t-il, convaincu qu’un procès aura bien lieu. Alors que vient juste d’avoir lieu le vingt-neuvième anniversaire de la disparition du père de la révolution burkinabée, les esprits doutent, s’interrogent et s’échauffent : saura-t-on, un jour, ce qu’il s’est vraiment passé au Conseil de l’Entente, ce 15 octobre 1987, et qui est responsable du coup fatal porté au héros national ?

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Levée du secret défense français

Les résultats de la contre-expertise ADN, demandée par la famille du capitaine, le 31 décembre 2015, n’ont toujours pas été rendus. Mais ils ne devraient plus tarder, espèrent les avocats. Cette fois, c’est un laboratoire espagnol, celui de l’Institut de médecine légale de l’université de Santiago, à Saint-Jacques-de-Compostelle, qui devra déterminer s’il s’agit bien de la dépouille de Thomas Sankara, enterrée à la va-vite au lendemain du coup d’Etat portant Blaise Compaoré au pouvoir.

Le 21 décembre 2015, une première expertise ADN avait livré ses résultats, ou plutôt une absence de résultats. Le laboratoire marseillais chargé des examens avait assuré que les analyses pratiquées sur la dépouille présumée du capitaine n’avaient pas permis de détecter de traces d’ADN. L’annonce avait été critiquée et la nationalité du cabinet pointée du doigt. Des suspicions planent en effet sur le rôle qu’aurait pu jouer la France dans l’assassinat de ce jeune dirigeant pourfendeur de l’impérialisme.

 

Pour lever les zones d’ombre, les avocats de la famille Sankara ont annoncé, le 12 octobre, qu’une demande de levée du secret défense avait été formulée à la France par l’envoi d’une commission rogatoire. « Nous ne l’avions pas obtenu par voie politique, précise Me Bénéwendé Sankara. En rappel, nous avions introduit des requêtes au niveau de l’Assemblée nationale française, cela n’a jamais prospéré. Cette fois-ci, nous passons par la voie judiciaire. Si le juge a choisi de s’adresser par commission rogatoire à la République française, c’est qu’il a des pistes, des indices. »

« Blaise l’Ivoirien »

Charles Taylor, détenu en Angleterre depuis sa condamnation pour « crimes contre l’humanité » par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, est également dans le viseur du juge militaire burkinabé François Yaméogo, chargé de l’enquête. Depuis des années, les soupçons demeurent sur la possible intervention de l’ancien président du Liberia dans le renversement du dirigeant burkinabé en 1987. Selon les avocats Sankara, les documents « assez volumineux » relatifs à « l’affaire Charles Taylor » ont déjà été versés au dossier.

Le voile ne sera pourtant complètement levé que lorsque Blaise Compaoré aura parlé. Depuis mars, il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international, tout comme Hyacinthe Kafando, l’ex-chef de sa garde rapprochée. Mais « Blaise l’Ivoirien », comme le surnomment ironiquement les Burkinabés depuis l’annonce de sa naturalisation par Yamoussoukro il y a neuf mois, n’a toujours pas été extradé.

 

Réfugié sur le territoire de son ami de longue date, le président Alassane Ouattara, depuis l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014, l’ancien chef d’Etat ne semble pas décidé à répondre de ses actes devant la justice de son pays natal. Interpol a été saisi et le ministère des affaires étrangères a également été sollicité pour demander son extradition. Une procédure supplémentaire qui ne garantit en rien son transfert vers le Burkina Faso.

Blaise Compaoré est poursuivi en tant qu’auteur ou complice d’« assassinat », de « recel de cadavre » et d’« atteinte à la sûreté de l’Etat ». Des chefs d’inculpation qui pèsent aussi sur la plupart des quatorze personnes mises en examen dans cette affaire, dont le général Gilbert Diendéré, l’ancien chef d’état-major particulier de M. Compaoré. Selon une source judiciaire, l’auteur du coup d’Etat manqué du 16 septembre 2015 a bien été entendu par la justice dans le cadre de cette enquête.

Impacts de balles sous les aisselles

Malgré ces avancées, les circonstances de l’assassinat de Thomas Sankara, alors âgé de 37 ans, et de ses douze compagnons restent floues. Les tenants, dont Blaise Compaoré et Gilbert Diendéré, de la thèse de la légitime défense soutiennent que Thomas Sankara et ses hommes ont tiré les premiers. Une version contestée par les partisans de la thèse du complot, orchestré pour supprimer l’artisan de la révolution. « Quand nous avons entendu des crépitements autour de la présidence, il a dit : C’est moi qu’ils veulent. » Thomas s’est levé puis est sorti les bras en l’air », affirmait au Monde, il y a deux ans, Alouna Traoré, le seul survivant des compagnons de Thomas Sankara présents au Conseil de l’Entente, le 15 octobre 1987. « Après l’exhumation, nous avons constaté des impacts de balles sous les aisselles de Thomas Sankara, assure une source proche du dossier. C’est la preuve qu’il est sorti les mains levées et qu’il n’y a donc pas eu de légitime défense. »

 

Depuis mars 2015, une centaine de personnes ont livré leurs témoignages, aux dires des avocats. Parmi eux, Etienne Zongo, aide de camp et fidèle parmi les fidèles de Thomas Sankara, dont on a appris le décès la semaine dernière, sans en connaître les circonstances. « Sa déposition est dans le dossier », affirme Me Bénéwendé Sankara, avant d’ajouter que des hommes politiques avaient également été entendus. Parmi les noms cités, le politicien et intellectuel Valère Somé, Abdoul Salam Kaboré (ancien dignitaire du Conseil national de la révolution) ou encore Salif Diallo, président de l’Assemblée nationale burkinabée depuis le 30 décembre 2015.

 

L’élection à ce poste clé de celui qui fut l’homme de confiance de Blaise Compaoré et son chef de cabinet au moment de la mort de Thomas Sankara fait polémique. D’aucuns y voient pour Salif Diallo un moyen de se protéger de tout ennui judiciaire grâce à son immunité parlementaire. « Médisance » et « mesquineries locales », répond le deuxième personnage de l’Etat. Longuement interviewé par le site d’informations burkinabé BurkinaOnline le 1er février, Salif Diallo avait même pris les devants : « S’il y a un dossier, n’importe quel dossier, mais je lève mon immunité moi-même, si on veut, et puis on m’entend. Mais je dis que si les juges ne m’ont pas convoqué depuis des années, c’est qu’ils savent que je n’y suis pour rien. »

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